L’enquête PatVal-EU a posé la question directement aux inventeurs : qu’est devenue votre invention ? Quelque 9 216 personnes de six pays européens ont répondu, à propos de brevets ayant une priorité entre 1993 et 1997. Environ 36 % des brevets européens de l’échantillon n’ont jamais atteint d’usage industriel ou commercial. Près de 13 % ont été concédés sous licence, et quelque 5 % ont mené à la création d’une entreprise nouvelle.
La première réaction devant ces 36 % est un sentiment de gaspillage. Un article publié plus tôt dans ce Journal appelait l’invention non valorisée « une perte entière ». L’autre angle mérite aussi un regard.
Variation et sélection
Tout système producteur de nouveauté fonctionne en deux temps : il engendre de nombreuses variantes, puis en écarte la plupart. L’évolution biologique procède ainsi depuis quatre milliards d’années. Les marchés font de même avec les entreprises. La création technique suit le même schéma.
Un grand nombre de variantes demeure la condition obligatoire. Un pays comptant dix inventions par an et un taux de valorisation de 90 % se trouve en moins bonne posture qu’un pays comptant mille inventions et un taux de 15 %. L’arithmétique est simple, et notre intuition la manque souvent, puisque nous jugeons des pourcentages en perdant de vue le numérateur.
Le prix d’un seul succès
Edison a essayé des milliers de matériaux pour le filament de l’ampoule. Chaque tentative ratée réduisait l’espace de recherche pour la suivante. Le coût de ces milliers d’échecs représente le prix payé pour l’unique résultat resté en usage.
Le portefeuille de brevets d’un laboratoire industriel fonctionne pareillement. Quelques solutions atteignent la production. Les autres décrivent ce s’étant révélé impraticable, et cette information garde de la valeur pour quiconque reprend le chemin dix ans plus tard.
Un échec documenté publiquement vaut davantage qu’un échec enterré dans un tiroir. Le brevet montre ici sa fonction d’origine : la publication de la solution, y compris des solutions demeurées inexploitées.
La distinction à faire
Cet argument a une limite, et la reconnaître importe. Les échecs se rangent en deux familles.
La première tient à la nature de la chose : l’idée s’est révélée fausse, le matériau a cédé, le marché manquait. De tels échecs font partie du mécanisme et méritent d’être traités comme un investissement.
La seconde tient à l’infrastructure : la solution fonctionnait, et le chemin vers le marché s’est heurté à une titularité floue, à une taxe de protection hors de portée, à un intermédiaire absent. Ce sont là de véritables pertes, puisque la sélection s’est faite sur un critère autre que la valeur technique.
La politique publique dispose d’instruments pour la seconde famille seulement. La première appelle autre chose : assez de personnes disposées à essayer, plus une culture professionnelle traitant la tentative infructueuse comme une étape ordinaire du métier.
Nous soutenons donc une double mesure de la santé d’un système d’innovation : le nombre de tentatives, à côté du taux de valorisation. Un système comptant peu d’échecs signale, le plus souvent, trop peu d’audace.