par Ileana Vlad, psychologue clinicienne et psychothérapeute
Qu’est-ce qui retient quelqu’un à la dixième tentative, quand les neuf premières ont échoué ? La question me paraît centrale pour l’inventique, et la réponse habituelle — « il est optimiste de nature » — n’explique rien.
5 127
De son propre aveu, James Dyson a construit 5 127 prototypes d’aspirateur cyclonique avant celui qui a fonctionné. Des années. Le chiffre circule comme une histoire motivante, et c’est exactement là que se perd ce qu’il a d’intéressant. L’endurance n’est pas le plus remarquable. Le plus remarquable, c’est ce qu’il faut croire pour construire le 5 127e, après en avoir construit 5 126 qui n’ont pas marché.
L’optimisme n’est pas ce que nous croyons
Dans le langage courant, l’optimisme désigne la conviction que les choses s’arrangeront. En psychologie, c’est quelque chose de plus précis et de plus utile : un style explicatif — la manière dont vous rendez compte de ce qui vous arrive, surtout lorsque quelque chose échoue.
La différence se voit le mieux sur trois dimensions. L’explication pessimiste d’un échec est permanente (« je ne suis pas doué pour ça »), globale (« je ne suis doué pour rien de ce genre ») et personnelle (« il y a quelque chose en moi »). L’explication optimiste est temporaire, spécifique et liée à quelque chose de modifiable : « ce joint ne tient pas à cette pression ».
Observez ce que chacune contient. La seconde contient l’expérience suivante. La première ne contient rien — c’est un point, non une virgule.
Pourquoi cela compte ici plus qu’ailleurs
Il existe des métiers où l’on réussit la plupart du temps. La création technique n’en fait pas partie. Le taux d’échec n’est pas un accident du domaine, il en est la structure : si la solution avait marché du premier coup, quelqu’un d’autre l’aurait trouvée avant vous.
Dans un domaine où se tromper quatre-vingt-dix-neuf fois est le chemin normal, le style explicatif n’est pas un trait de caractère sympathique. C’est l’infrastructure sur laquelle repose tout le reste. Un inventeur au style explicatif pessimiste n’atteint pas le prototype qui marche — non parce qu’il est moins intelligent, mais parce qu’il s’arrête plus tôt.
Ce que l’optimisme n’est pas
Ce n’est pas le déni. L’inventeur qui ne peut pas entendre que le prototype ne fonctionne pas n’est pas optimiste, il est bloqué — et il perd généralement plus de temps qu’un pessimiste, parce qu’il répète la même erreur, convaincu que cette fois cela tiendra.
La distinction est simple et mérite d’être retenue : l’optimisme ne porte pas sur le fait de l’échec, mais sur sa cause. Honnête jusqu’à la dureté sur ce qui s’est passé ; généreux sur ce que cela signifie. Le prototype ne marche pas — c’est un fait. Ce que cela veut dire est une interprétation, et les interprétations se choisissent.
Cela s’apprend-il ?
Le style explicatif est l’une des rares choses en psychologie dont on peut dire, avec fondement, qu’elle se modifie par l’exercice. L’exercice est moins spectaculaire que ne le voudrait le rayon développement personnel : on écrit.
Après un échec, notez en deux lignes l’explication qui vous est venue en premier. Puis vérifiez-la sur trois points : permanente ou temporaire ? globale ou spécifique ? à votre sujet, ou au sujet d’une pièce précise ? Si elle est permanente, globale et personnelle, réécrivez-la. Non pour vous consoler — pour obtenir une phrase à partir de laquelle on peut continuer.
Pour l’entourage d’un inventeur
La question la moins utile que l’on puisse poser à quelqu’un qui travaille depuis des mois sur quelque chose est « ça marche ? ». C’est une question binaire posée à un processus qui ne l’est pas, et elle reçoit invariablement la réponse « pas encore », avec tout ce qui l’accompagne.
La question utile est « qu’est-ce que tu as appris de celle-là ? ». Elle suppose que la dernière tentative a produit quelque chose — et le plus souvent c’est le cas. Un témoin qui pose cette question vaut, dans l’économie d’un long projet, plusieurs mois de travail.