par Ileana Vlad, psychologue clinicienne et psychothérapeute
J’ai écrit ici sur des barrières qui se trouvent dans la personne : la peur du ridicule et le conservatisme de l’esprit. Mais il existe aussi des obstacles au-dehors, dans la manière dont sont bâties les institutions et les procédures. Ils ne sont pas moins réels pour être invisibles, et ils n’ont besoin d’aucune mauvaise volonté pour fonctionner.
J’écris sur des mécanismes, non sur des coupables. La distinction n’est pas de la diplomatie : un obstacle attribué à une personne disparaît avec elle et revient avec la suivante. Un obstacle compris comme mécanisme peut être contourné.
1. La barrière de l’évaluateur
L’étude de Mueller, Melwani et Goncalo, évoquée dans l’article précédent, montre que sous l’effet de l’incertitude, ceux-là mêmes qui déclarent apprécier la créativité deviennent moins capables de reconnaître une idée créative.
La conséquence est inconfortable : la commission qui rejette une proposition nouvelle n’est pas nécessairement hostile. Elle est incertaine. Or le moment de la décision est, par définition, celui de l’incertitude maximale. Le système demande que la nouveauté soit jugée exactement dans l’état où elle est le plus mal jugée.
2. La barrière du critère
Tout système évalue ce qu’il peut mesurer. Articles publiés, brevets déposés, fonds absorbés, indicateurs rapportés. Tout cela est mesurable, et rien de tout cela ne mesure ce qui compte : une invention parvenue à l’usage.
Ce qui n’est pas mesuré n’a personne pour le défendre. Un chercheur qui choisit de mener une solution jusqu’à l’application plutôt que de publier trois articles de plus fait un choix qui lui coûte sur tous les critères selon lesquels il est jugé. Nul besoin qu’on l’en empêche ; il suffit que personne ne l’en récompense.
3. La barrière des horloges différentes
L’horloge de l’invention et celle de l’institution ne tournent pas à la même vitesse. Un prototype demande six mois ; un cycle de financement, dix-huit ; un mandat, quatre ans ; un changement de programme d’études, une décennie.
Le décalage est structurel, non malveillant. Mais l’effet est que les projets demandant de la patience sont systématiquement désavantagés face à ceux qui tiennent dans un cycle — quelle que soit leur valeur.
4. La barrière de la continuité
C’est la plus coûteuse et la moins discutée. Un projet dont le soutien est une personne a exactement la durée de vie du mandat de cette personne. Il repart de zéro à chaque changement, la documentation refaite et les mêmes arguments présentés à de nouveaux interlocuteurs.
C’est de là que vient, en réalité, l’argument en faveur des institutions. Un ordre, une agence, une fondation, une association — ces choses ne sont pas de la bureaucratie en plus. Elles sont la tentative de rendre un projet indépendant de qui occupe la fonction. Une institution est, au fond, un mécanisme par lequel une idée survit à ceux qui l’ont eue.
Ce que l’on peut faire sans attendre que le système change
Écrivez la proposition pour qu’elle survive à son soutien. Si le document ne se comprend qu’avec une conversation à côté, il disparaît avec la conversation.
Renseignez-vous sur le critère avant de déposer. Non pour vous y conformer, mais pour savoir ce qui ne sera pas vu — et dire explicitement, dans le texte, ce que la grille laisse de côté.
Cherchez celui qui a le problème, non celui qui a le budget. Ce sont rarement les mêmes, mais le premier est celui qui défend le projet quand le second hésite.
Réduisez l’incertitude de l’évaluateur. Non en rendant l’idée moins neuve, mais en lui donnant de quoi s’appuyer : un prototype que l’on peut toucher, un précédent venu d’un autre pays, un essai à petite échelle déjà fait. La barrière n’est pas dirigée contre la nouveauté, mais contre l’incertitude — et l’incertitude peut se réduire sans abîmer l’idée.
Documentez tout. Non pour les archives, mais pour la prochaine session, qui viendra, et où vous aurez besoin de ne pas repartir de zéro.